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SNIPER : LE POISON SILENCIEUX QUI EMPORTE DES VIES

Facile Ć  trouver sur les marchĆ©s et dans les boutiques de quartier, l’insecticide Sniper, destinĆ© Ć  Ć©liminer les insectes nuisibles, est de plus en plus citĆ© dans des cas de suicide au Congo-Brazzaville. Ce phĆ©nomĆØne alarmant interpelle sur la santĆ© mentale, encore largement taboue dans le pays, ainsi que sur la facilitĆ© d’accĆØs Ć  ce produit hautement toxique.

Dans plusieurs quartiers de Brazzaville, les tĆ©moignages se multiplient. Des habitants racontent avoir Ć©tĆ© confrontĆ©s, de prĆØs ou de loin, Ć  des drames liĆ©s Ć  l’absorption volontaire du Sniper. C’est le cas de Bradley Ngoma. Il se souvient encore de son collĆØgue de travail, un homme d’une trentaine d’annĆ©es, qui s’est effondrĆ© sous ses yeux.

«  Tout est allĆ© trĆØs vite. Il s’est Ć©croulĆ©, bavait abondamment. Nous l’avons conduit d’urgence Ć  l’hĆ“pital. Plus tard, du sang a commencĆ© Ć  sortir de ses oreilles, puis de ses yeux. Il est dĆ©cĆ©dĆ© le lendemain malgrĆ© sa prise en charge. Ā»

Ce n’est qu’aprĆØs son dĆ©cĆØs que Bradley apprendra que son collĆØgue Ć©tait lourdement endettĆ©. MalgrĆ© les retenues effectuĆ©es sur son salaire pour rembourser ses crĆ©anciers, il ne parvenait plus Ć  faire face Ć  sa situation financiĆØre.

Pour les professionnels de santĆ©, ces drames sont rarement le fruit d’un simple moment d’impulsivitĆ©. Le suicide est gĆ©nĆ©ralement l’aboutissement d’une souffrance profonde, souvent silencieuse, dont les signes passent inaperƧus ou ne sont pas suffisamment pris en compte. Les victimes sont majoritairement de jeunes adultes confrontĆ©s Ć  des difficultĆ©s Ć©conomiques, familiales, sentimentales ou psychologiques.

La psychologue Grâce Otilibili estime que cette réalité révèle surtout le regard que porte encore la société congolaise sur la santé mentale.

« Ce phénomène interroge profondément la manière dont la détresse psychologique est perçue dans la société congolaise. Trop souvent, nous avons tendance à nier nos sensibilités, en considérant que seuls les autres, notamment les Occidentaux, peuvent souffrir de troubles psychologiques. Pourtant, les cas de suicide constituent une preuve tangible du besoin urgent de prise en charge psychologique. »

Selon la spĆ©cialiste, le passage Ć  l’acte s’inscrit gĆ©nĆ©ralement dans un long processus de souffrance.

Ā« Les personnes qui en viennent au suicide traversent plusieurs Ć©tapes de dĆ©tresse avant d’en arriver lĆ . Dans ce parcours, l’entourage joue un rĆ“le essentiel : offrir une Ć©coute, un soutien et accompagner la personne vers des professionnels peut Ć©viter le passage Ć  l’acte. On ne peut pas nier la sensibilitĆ© des individus et s’Ć©tonner ensuite qu’ils souffrent de dĆ©tresse psychologique. Ā»

Au-delà des difficultés psychologiques, les réalités familiales et culturelles pèsent également dans la manière dont les jeunes vivent leurs épreuves. Evelyne, enseignante dans un lycée de Brazzaville, regrette que le dialogue au sein des familles soit souvent insuffisant.

Ā« Dans nos sociĆ©tĆ©s, beaucoup de jeunes n’osent pas parler Ć  leurs parents. Ils prĆ©fĆØrent se confier Ć  leurs amis, par peur des reprĆ©sailles, du jugement ou des moqueries. Nous devons apprendre Ć  Ć©couter nos enfants, mĆŖme lorsqu’ils ont commis des erreurs. C’est souvent cette Ć©coute qui peut sauver une vie. Ā»

L’enseignante constate avec inquiĆ©tude que les conseils des amis prennent aujourd’hui le pas sur ceux des parents, privant parfois les jeunes du soutien dont ils auraient le plus besoin.

Les consƩquences de ces drames marquent durablement les familles. Joseph, un sexagƩnaire, raconte avoir lui aussi vƩcu un drame similaire.

«  Ma nièce par alliance a bu une importante quantité de Sniper après avoir découvert, sur les réseaux sociaux, que son compagnon entretenait une relation avec une amie proche. »

Son dĆ©cĆØs a profondĆ©ment bouleversĆ© ses proches. Ā« Elle s’apprĆŖtait Ć  partir poursuivre ses Ć©tudes Ć  l’Ć©tranger. Personne n’imaginait qu’une telle nouvelle puisse la conduire Ć  ce geste irrĆ©versible. Ā» Ces histoires rappellent qu’au-delĆ  des statistiques, chaque suicide laisse une famille endeuillĆ©e, des proches meurtris et de nombreuses questions sans rĆ©ponse.

ƀ cette souffrance s’ajoute la facilitĆ© d’accĆØs au Sniper. Vendu Ć  faible coĆ»t et sans contrĆ“le particulier dans de nombreux commerces, cet insecticide demeure accessible Ć  presque tous. Pourtant, plusieurs cas de suicide par ingestion de ce produit ont Ć©tĆ© signalĆ©s ces derniĆØres annĆ©es au Congo-Brazzaville, suscitant une vive inquiĆ©tude au sein de la population et des professionnels de santĆ©.

Selon des donnĆ©es relayĆ©es par le mĆ©dia Brazza First, plus de quinze dĆ©cĆØs auraient Ć©tĆ© enregistrĆ©s entre 2020 et 2026, sans compter les cas qui n’ont jamais Ć©tĆ© dĆ©clarĆ©s. Certains attribuent encore ces dĆ©cĆØs Ć  des croyances mystiques, tandis que les spĆ©cialistes rappellent qu’ils traduisent avant tout une profonde souffrance psychologique.

Face Ć  cette situation, de nombreuses voix appellent les pouvoirs publics Ć  renforcer le contrĆ“le de la commercialisation du Sniper et, plus largement, des produits hautement toxiques. Mais pour les spĆ©cialistes, la rĆ©ponse ne peut ĆŖtre uniquement rĆ©glementaire. Il est tout aussi indispensable de dĆ©velopper les centres d’Ć©coute, de sensibiliser la population Ć  la santĆ© mentale et d’apprendre Ć  reconnaĆ®tre les signes de dĆ©tresse avant qu’il ne soit trop tard.

Pour Grâce Otilibili, membre  du Reiper association travaillant avec les enfants de la rue, la prévention doit devenir une responsabilité collective.

Ā« Il est nĆ©cessaire que chacun de nous interroge ses habitudes et prenne conscience de l’importance de prendre soin de soi et des autres. Lorsqu’une personne se suicide, c’est une perte pour sa famille, son entourage proche et pour la sociĆ©tĆ© dans son ensemble. C’est pourquoi il est crucial de dĆ©velopper une vĆ©ritable culture de prĆ©vention et de protection afin de prĆ©server autant que possible la survenue de ces actes. Ā»

Dans un contexte marquĆ© par le chĆ“mage, la prĆ©caritĆ©, les conflits familiaux et les difficultĆ©s Ć©motionnelles, cette prĆ©vention apparaĆ®t aujourd’hui comme une urgence de santĆ© publique. Au-delĆ  du contrĆ“le des produits toxiques, c’est tout un travail d’Ć©coute, d’accompagnement psychologique et de solidaritĆ© qu’il convient de renforcer afin d’Ć©viter que d’autres vies ne soient emportĆ©es par ce poison silencieux.

Annette Kouamba Ā Matondo

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