DOSSIER 3 MAI : DANS LES COULISSES D’UN COMBAT POUR LES ARCHIVES DU CONGO
Dans un bĆ¢timent discret de TĆ©lĆ©-Congo, entre bobines anciennes et machines fatiguĆ©es, se joue une bataille silencieuse : celle de la mĆ©moire. Hassim Tall Boukambou, rĆ©alisateur, producteur, archiviste et documentaliste congolais a dĆ©cidĆ© de ne pas laisser lāhistoire disparaĆ®tre.
Il y a des combats qui ne font pas de bruit. Pas de slogans, pas de foules, pas de projecteurs. Juste un homme, des images anciennes, et une conviction profonde : celle que la mĆ©moire dāun peuple ne doit pas disparaĆ®tre.
CinĆ©aste, producteur, documentariste, il a fait des archives son terrain de lutte. LĆ où dāautres voient de vieilles bandes usĆ©es, lui voit des fragments de vie, des traces dāhistoire, des vĆ©ritĆ©s Ć transmettre. Ā« Ce patrimoine nāest pas Ć moi. Il appartient Ć tous les Congolais, et mĆŖme Ć toute lāAfrique centrale Ā», confie Hassim Tall BoukambouĀ
Son engagement nāest pas thĆ©orique. Il est concret, coĆ»teux, parfois Ć©puisant. Dans le monde du documentaire, une seule archive peut atteindre 500 000 francs CFA. Multipliez cela par des dizaines dāimages, et vous obtenez des budgets vertigineux. Pourtant, il avance, investissant ses propres moyens, refusant de laisser ces images sombrer dans lāoubli.
Son histoire avec les archives nāa pas commencĆ© dans les bureaux, mais sur le terrain. Entre 2005 et 2015, il organise des festivals, collabore avec les techniciens de la tĆ©lĆ©vision nationale, observe, apprend, insiste. Peu Ć peu, les portes sāentrouvrent. Les langues se dĆ©lient. Et en 2017, il dĆ©couvre lāampleur du trĆ©sor : des archives remontant aux annĆ©es 1940, des images rares, parfois uniques, tĆ©moins dāune Ć©poque où le Congo Ć©crivait dĆ©jĆ son histoire.

Mais derrière cette richesse, une réalité brutale : celle de la dégradation. Bandes fragilisées, supports obsolètes, technologies dépassées. Certaines archives ne peuvent même plus être restaurées. « On perd notre mémoire sous nos yeux », lâche-t-il, lucide.
Alors, il agit. Il sollicite les institutions. Le ministĆØre de la Culture reconnaĆ®t lāimportance du projet et lui accorde un mandat. Le ministĆØre de la Communication autorise lāoccupation des lieux. Une avancĆ©e, certes. Mais insuffisante face Ć lāampleur du chantier. Ā« LāĆtat fait sa part, mais chacun doit sāengager. Cāest une responsabilitĆ© collective. Ā»
Au cÅur de ce combat, une phrase revient comme une urgence :NumĆ©riser, cāest sauver. Cāest arracher les images au temps qui les efface. Cāest aussi les faire vivre autrement. Car aujourdāhui, lāhistoire ne se regarde plus seulement dans des salles dāarchives. Elle circule sur les tĆ©lĆ©phones, les plateformes, les Ć©crans du quotidien.
Ā Demain, grĆ¢ce Ć ce travail, un jeune Congolais pourra dĆ©couvrir en quelques secondes un fragment de son passĆ©. Comprendre dāoù il vient. Se reconnaĆ®tre dans une image. Se projeter Ā« Ces archives rĆ©pondent Ć des questions essentielles : qui sommes-nous ? dāoù venons-nous ? Ā» explique-t-il. Et dans un pays où lāhistoire est parfois fragmentĆ©e, ces rĆ©ponses ont une valeur inestimable.
Mais le projet va encore plus loin. Ce lieu, aujourdāhui discret, pourrait devenir un espace vivant. Un centre de recherche. Un laboratoire de mĆ©moire. Un lieu de formation pour les jeunes, appelĆ©s Ć devenir restaurateurs dāarchives, techniciens, gardiens du patrimoine.
Un rĆŖve prend forme : celui dāun pĆ“le culturel capable de nourrir lāindustrie crĆ©ative, dāinspirer les cinĆ©astes, de soutenir les conteurs dāaujourdāhui et de demain. Peut-ĆŖtre mĆŖme un musĆ©e de lāimage, où le passĆ© dialoguerait avec le prĆ©sent.
Mais en attendant, les portes sāouvrent chaque samedi, gratuitement. Quelques curieux, des passionnĆ©s, des visiteurs de passage. Les Ć©coles attendront encore. Le bĆ¢timent doit ĆŖtre sĆ©curisĆ©, restaurĆ©, repensĆ©. Et dans ce silence habitĆ©, entre les images dāhier et les promesses de demain, une certitude demeure : tant quāil y aura des hommes pour se battre ainsi, lāhistoire du Congo ne disparaĆ®tra pas.
Annette Kouamba MatondoĀ


